Lui... et moi

Je me relis ce matin, les mots dansent devant mes yeux

Mon ventre est serré

Ma gorge aussi

Les larmes ne sont pas loin, elles cherchent la sortie

Comme ma vie ?

Comme ces mots enfouis depuis si longtemps et qui ne sortent jamais ?

 

C'est fou cette ligne bleue et floue.

J'ai toujours eu une vue excellente et voilà que je n'y vois plus clair

Les lignes dansent, les lignes se dédoublent

Et mes sourcils sont froncés

Et mes lèvres pincées sous l'effort.

 

Tiens, c'est amusant.

Alors que je laisse couler les mots comme ils viennent, à l'écoute de mes seules sensations et non de cet esprit qui veut expliquer, clarifier, mettre du sens

Voilà que le flou disparaît.

Plus qu'une ligne bleue.

Les muscles de mon visage se détendent et mon ventre respire soudain.

Un grand souffle s'échappe de mes lèvres entrouvertes

Papa.

 

Ces mots que je t'ai écrits, avec ma tête. Tu te rappelles ?

Je t'ai parlé avec mes tripes il y a quelques jours.

Je t'ai dit la vérité.

En vérité tu me manques mais qu'est-ce qui me manque exactement ?

Je ne sais même plus.

 

Je ne sais même plus parce que je ne me rappelle plus.

Mes souvenirs sont en photos noir et blanc.

Mes souvenirs sont des images figées dans ma tête.

Mais mon corps ne se rappelle plus.

Mon corps, papa.

Mes cellules, ma peau, ce qui palpite quand on le touche, quand à peine on l'effleure

Quand même simplement, il sait qu'on va l'effleurer

Ce corps qui tremble au moindre souffle.

Moi papa. Ce corps. Je ne me rappelle plus.

 

Je ne me rappelle plus ce que mon corps ressentait de ta présence.

Je ne me rappelle plus la plénitude, l'apaisement, la douceur d'être dans tes bras.

Je ne me rappelle plus ce moment suspendu où tout est... je ne trouve même pas le mot.

Parfait ?

Non, ça n'est pas ça.

Comment traduire en mots ce moment.. dans tes bras, au creux de toi, le nez niché dans ton cou, cet endroit où la respiration est libre comme un oiseau

Parce qu'à ce moment là, je me sentais en totale, totale sécurité

 

Ai-je jamais connu cela ?

Je crois que oui.

J'aime à croire que oui.

Au creux de toi

Mais je ne me souviens plus.

 

Tu n'existes plus pour moi, papa.

Ma tête sait que tu as existé, que tu vis aujourd'hui quelque part

Que tu peux même me parler !

 

Mais mon corps papa.

Mon corps ne rencontre que du vide.

Je crois que c'est pour ça que je t'ai rangé dans un tiroir

Je suis vide de toi

Creuse de toi

Amputée de toi

Arrachée de toi

Mon corps t'a oublié. Mon corps a oublié. J'ai oublié.

Je cherche désespérément à retrouver quelque chose que j'ai oublié.

 

En ce moment, je lis les cahiers de Nijinski

Je ne sais pas pourquoi papa, mais quand je pense à lui, mes cellules dansent.

Il y a comme un flux et un reflux à l'intérieur, une vague d'allégresse, un pétillement

Comme la vie qui revient.

Tu sais comme je me sens morte à l'intérieur ? Depuis si longtemps ?

Je ne sais pas d'où vient la joie qui m'anime parfois.

Pourquoi ont-ils mis ce clown triste sur sa tombe ?

Nijinski était un oiseau. C'était un ange tombé sur Terre.

Lui aussi a oublié.

Mais il n'aurait certainement pas aimé qu'on se souvienne de lui ainsi.

Si je pouvais, je ferais sauter ce clown et à la place, je mettrai un oiseau tourné vers le ciel.

 

Cette idée me fait sourire !

Tiens, un sourire à moi

Un sourire pour moi, rien que pour moi

Pas un sourire pour les autres.

Pas le sourire qui monte pour dire      je te vois et je te comprends

Pas le sourire qui monte pour dire tout va bien.

Non pas ce sourire là.

 

Un sourire rien que pour moi. Un sourire qui dit.. je te vois

Ah ben si.. c'est le même alors ?

Mais il est pour moi celui-là !

 

Je te vois. Tu existes.

Regarde !

Tu existes vraiment puisque je te vois, moi.

Plus besoin du regard de l'autre pour être sûre que j'existe.

Plus besoin.

Quelle liberté.

Quelle solitude aussi.

 

Mais la solitude a toujours été ma compagne.

Seule avec les autres

Seule avec moi.

Ou seule sans moi plutôt

 

Est-ce enfin fini ? Est-ce enfin le début ?

Qu'il était beau cet homme